vendredi, juin 24, 2011

Les fraises de la honte

Lors de la session parlementaire qui s'est terminée vendredi passé, le Conseil des Etats s'est prononcé sur cinq initiatives parlementaires émanant des cantons de Vaud, Fribourg, Genève, Neuchâtel et Jura, demandant que l'on interdise dans notre pays l'importation de fruits et de légumes produits dans des conditions socialement et écologiquement inacceptables.

Au XVIIIème siècle, Voltaire, en parlant de l'esclavage dans les colonies américaines, écrivait " C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe". Aujourd'hui, il n'est plus question de sucre, mais de fruits et légumes, et le théâtre du drame s'est déplacé des Antilles aux grandes étendues de serres d'Andalousie, ou aux plantations d'agrumes de Calabre, mais cette phrase reste tristement d'actualité.

Des milliers de travailleurs clandestins sont en effet aujourd'hui exploités de manière éhontée dans le Sud de l'Europe, travaillant au noir (donc sans aucune garantie de respect du salaire minimum) dans des conditions effroyables, et logés dans des abris de fortune, sans eau courante ni électricité.

Il faut de plus ajouter à cela la tragédie écologique qui se joue actuellement dans certaines régions du Sud de l'Europe, où des nappes phréatiques sont asséchées ou polluées par des pesticides, et où l'agriculture extensive, rentable mais non durable, à remplacé les cultures traditionnelles.

Le Conseil des Etats a refusé de soutenir ces cinq initiatives parlementaires, argumentant notamment qu'il serait impossible de contrôler les conditions de production de tous les fruits et légumes importés, et que c'est aux consommateurs de choisir si acheter ou non tel ou tel produit.

Ces arguments sont à mon sens facilement réfutables, et s'apparentent plus à de la mauvaise foi qu'à un réel sentiment d'impuissance.

Des contrôles sont en effet déjà effectués de manière très régulière pour vérifier à l'étranger des labels tels que "Bio" ou "Issu du commerce équitable", et les organismes indépendants qui en ont la charge effectuent un travail de bonne qualité, comme le prouvent les tests effectués en Suisse pour vérifier la présence ou non de pesticides sur les produits "bio" importés.

Si il est possible de contrôler que des exploitations agricoles situées à l'étranger produisent dans le respect des normes de l'agriculture biologique, il doit également être possible de vérifier qu'elles n'exploitent pas leurs ouvriers agricoles, et qu'elles produisent de manière écologiquement durable.

Les consommateurs-trices ne demandent quant à eux/elles qu'à être informé-e-s, et ne sont bien souvent pas au courant des conditions dans lesquelles sont produits les fruits et légumes que les grandes surfaces leur offrent à prix cassés tout au long de l'année.

Bien sûr, même en cas d'acceptation de ces initiatives, certains producteurs auraient réussi à passer entre les gouttes, et l'exploitation des travailleurs agricoles n'aurait pas cessé du jour au lendemain, notamment au vu de la faible part des exportations vers la Suisse de ces denrées, en comparaison avec d'autres pays européens.

Cela dit, notre pays avait l'occasion de lancer un signal fort, en clament haut et fort qu'il n'accepte pas que des êtres humains soient exploités pour nous permettre de manger des tomates ou des fraises à bas prix en hiver !

C'est souvent sous l'impulsion de quelques un-e-s que les choses changent, et la Suisse a loupé une bonne occasion d'être pionnière en matière de droits humains.

Il ne nous reste donc qu'à continuer à consommer des produits locaux, et à espérer qu'au travers d'un bon travail d'information et de persuasion, cette citation de Voltaire ne soit bientôt plus qu'un reliquat d'une autre époque !